Les Newars

L’ethnie Néwar d’un million de personnes environ, fortement imprégnée par le monde indien, se présente comme la plus ancienne société de la vallée du Népal. Attestée depuis le Ve siècle, son âge d’or remontant à l’époque des rois Malla (XIIIe-XVIIIe siècle), la société néwar se répartit en une trentaine de castes hiérarchisées et interdépendantes. À la croisée de l’Hindouisme et du Bouddhisme tantrique, la tradition religieuse néwar fait preuve d’une synthèse harmonieuse et conserve, malgré les bouleversements récents de la modernité, toutes ses spécificités. Tel est notamment le cas des musiques et des danses qui sont effectuées par la plupart des groupes sociaux : les castes s'illustrent dans des répertoires aux fonctions bien circonscrites. Parmi celles-ci, les paysans Maharjan et les hautes castes bouddhistes Vajracharya ont leurs conduites rituelles et artistiques rassemblées sous la bannière d'une divinité lignagère, Nasahdyoh, explicitement associée à la musique et à la danse. C'est autour de cette divinité que se construit ce spectacle.

La musique néwar

"Il y a bien longtemps, Nasahdyoh sous une forme humaine, marchait en direction du mont Kabilas. En chemin, il vit une jeune femme qui était en train de couper de l'herbe. Ému par sa beauté, il l'a courtisa et s'unit à elle. De cette union, naquit un enfant. Il était superbe, et une source d'orgueil pour la jeune mère. Elle s'attirait tout le mérite de cet engendrement, alors que de son coté le dieu, fier de sa virilité revendiquait les mêmes droits. La situation, créant une querelle entre les deux parties, dégénéra à un tel point que le dieu et son égérie décidèrent de séparer en deux le fruit de leur union. Nasahdyoh, prit tous les os et créa un squelette qui fût nommé Kawa, et de son coté, la jeune femme prit les parties tendres de l'enfant et façonna un être uniquement de chair nommé Kyak. A la vue de ces créatures hideuses, Nasahdyoh, désespéré, s'assit sur un tronc d'arbre et se mit à le frapper sauvagement. Soudain, les deux créatures s'animèrent et se mirent à danser sur le rythme émis par leur géniteur. Selon la tradition orale, cette histoire est à l'origine de la musique et de la danse au Népal".

Omniprésente dans la vallée de Katmandou, la musique néwar se présente à bien des égards, comme une véritable application de concepts métaphysiques à l'ordre urbain. En effet, les quartiers des trois anciennes cités royales népalaises, renvoyant à un idéal cosmologique, s'affirment comme autant de microcosmes musicaux. Parmi le foisonement des genres en présence, les musiques de procession s'y imposent comme l'un des outils privilégiés de l'organisation du tissu urbain, entendu comme un espace essentiellement rituel. Si la pratique musicale ne peut être ici qualifié à proprement parler de professionnelle, elle se présente néanmoins comme une activité parallèle harmonieusement insérée à la vie quotidienne. La majorité des castes y participent à travers de nombreuses formations instrumentales et vocales aux fonctions bien circonscrites. Parmi elles, les paysans Maharjan, tiennent un rôle éminent, que ce soit lors des fêtes religieuses ou commémoratives. Considérés comme les premiers habitants de la vallée, ils sont bien souvent présentés comme les portes paroles de la culture néwar. Leurs conduites musicales sont rassemblées sous la bannière de Nasahdyoh, divinité lignagère explicitement associée à la musique et à la danse. Dans son rapport explicite à la musique, Nasahdyoh est associé à laya, un terme polysémique qui, tant chez les Indo-Népalais que chez les Néwar, à le sens général d'air, mélodie. Dans son acception technique, laya est également chez ces derniers, le nom générique des trois tempi musicaux (lent, modéré et rapide) utilisés dans l'accompagnement de certains rituels, en ceci conformes au sens du terme dans la tradition musicale classique indienne. Largement fondée sur les théories musicales de la tradition savante hindoustani, la musique néwar s’en distingue cependant par sa contextualisation extrême  à la vie rituelle des différentes couches de populations. La musique d’art, au sens ou nous entendons ce terme, ne semble pas s’être réellement dévellopée, hormis peut être, dans le cadre restreint des cours royales. L'improvisation n'y a pour ainsi dire aucune part et que la création de nouvelles pièces est un phénomène inhabituel, tout au moins dans les milieux à forts ancrages traditionnels. En ce sens, le genie musical néwar, loin de toute tentative de séduction esthétique, puise sa force dans une volonté délibérée de divinisation de l’art. Vécue comme un ascèse collective, la musique est avant tout ici un langage de communication avec le monde des dieux.

Nasahdyoh

Nasahdyoh est le dieu néwar de la musique, de la danse et des arts. Il est tantôt présenté comme un aspect du dieu hindou Shiva Mahadeva avec lequel il partage les noms de Nateshvar et Nrityanath, ou d’une divinité bouddhiste, prenant alors l’épithète de Padmanrityeswar. Il est d'usage de dériver le nom néwar Nasahdyoh de nasa  «charme, charisme, inspiration» et dyoh «dieu». Les modes de représentations de Nasahdyoh se répartissent en trois classes : les cavités, les formes anthropomorphiques et enfin les instruments de musique. Les premières se présentent sous la forme d'une simple anfractuosité  où consistent en trois ou cinq cavités affectées de différentes configurations géométriques. La plupart des sanctuaires dédiés à cette divinité n’en comportent que trois, symbolisant le dieu et ses principaux assistants musiciens, le taureau Nandi et le nain Bhringi. Les deux cavités supplémentaires sont généralement associées aux deux fils de Shiva, Ganesha et Kumar. Sous forme anthropomorphique, Nasahdyoh est principalement figuré sur les tympans en pierre ou en métal repoussé des temples. De manière générale, à l'instar du Shiva Mahadeva pan indien, il est représenté drapé d’une peau de tigre, couvert de cendres des bûchers, orné de colliers de serpents et pourvu d'un nombre variable de bras. Il tient en main un grand nombre d’attributs parmi lesquels le tambour-sablier et un collier de crânes. Dans le plus ancien texte faisant référence à ce dieu, il est mentionné qu'à la fin de sa danse, frappant son tambour à quatorze reprises, le souverain des danseurs émet tous les sons constitutifs du langage articulé, d'où naît, entre autre, la musique.. Quant à la guirlande de têtes humaines fraîchement coupées, elle indique, comme pour toutes les divinités de type tantrique, l'acceptation de sacrifices sanglants. Enfin, en tant que tant que divinité tutélaire de la musique, Nasahdyoh se manifeste également sous la forme d'instruments. Parmi eux, le tambour dhimay tient une place de choix. Considéré comme un aspect tangible du dieu, il est l'objet d'une vénération particulière. Principalement associé aux qualités d’habileté, de talent, de perfection, d’éloquence et d’actions justes, Nasahdyoh est avant tout vénéré pour les pouvoirs  qu’il confère à ses dévots et sans lesquels aucun acte créateur n'est possible.

Devenir musicien dans la société néwar

"Un jour, Nasahdyoh donnait une leçon de chant à Bhimsen, le dieu du commerce, mais ce dernier n'avait aucun talent. Un blanchisseur qui passait par là à la recherche de son âne, entendit la voix criarde de l'étudiant. Pensent que c'était sa bête, il entra dans la maison et demanda où était son âne. Bhimsen réalisa subitement le désastre et en incomba la responsabilité à son maître de musique. Voulant le frapper, celui-ci, craignant pour sa vie, courut se réfugier dans un endroit sombre, plein d'immondices, où personne n'aurait l'idée d'aller le chercher. C'est la raison pour laquelle, conclut l'histoire, les temples de Nasahdyoh sont situés dans les lieux dérobés au regard, au milieux des ordures".

Savoir de caste, la musique est l'une des composantes majeures de l'identité des groupes et, à ce titre, caractérisée par des répertoires aux fonctions bien circonscrites. Tout comme la danse, avec laquelle elle entretient d'étroites relations de complémentarité, la musique néwar est classée en deux catégories : secrète et publique (agam / nigam). Cette division renvoie essentiellement aux modalités d'acquisition du savoir, opérant une nette distinction entre le cadre réservé de l'enseignement et celui des performances. Le premier est inaccessible au non-initié, tant pour les danses sacrées des prêtres bouddhistes que pour les apprentissages musicaux des paysans Maharjan et s'inscrit dans une stricte relation de maître à disciple, tandis que les secondes sont généralement publiques. Ainsi, les pratiques artistiques sont sous-tendues par un important dispositif d'apprentissages ritualisés, qui représentent l'un des ferments de l'unité des groupes.

L'apprentissage musical, largement dominé par la pratique des percussions, est un événement majeur dans la vie des Néwar. Tous les jeunes gens de la communauté se doivent en effet d'y participer. Précédé d'une initiation collective préliminaire, il est organisé tous les douze ans, sur la base du quartier, et dure environ 3 mois. Placé sous le sceau du secret, sa transmission est avant tout orale. Cette session est effectuée en quasi-réclusion dans des maisons spécialisées appelées akhah ché. Ce nom, formé à partir de akhah «lettre» et ché «maison», désigne le lieu d'enseignement musical. Probablement issu du sanscrit aksara dont le sens premier est ‘impérissable’, le terme néwar akhah s'accorde bien au sens de phonème, défini comme "plus petit élément, insécable atome de la langue". Dans le contexte musical pan indien, et ce dès IIe siècle avant notre ere, aksara est également le nom technique de syllabes correspondant aux diverses frappes de tambours. Dans le contexte néwar, où toute partie renvoie à une totalité et où les principes d'analogies prévalent dans tous les domaines de la société, on ne s'étonnera pas de voir désigner par «maison des lettres», un lieu d'acquisition des connaissances avant tout fondé sur la Parole.

L’apprentissage musical est formellement réparti en deux grandes périodes distinctes, jalonné par quatre cérémonies. Chacune d'entre elles est accompagnée de sacrifices sanglants et suivit d'un banquet communautaire. A Katmandou, ou cette pratique très élaborée suit de stictes règles d’observances, quatre cérémonies en l'honneur de Nasahdyoh ponctuent chaque phase de l'étude. La première, intitulée Nasahdyoh salegu, introduit les étudiants aux rudiments de la pratique. Elle est suivie par un rituel de pacification (chema puja) exécutée un mois après le début de l'apprentissage. Cette cérémonie est destinée à établir une relation adéquate entre le dévot et la divinité. La troisième cérémonie, ba puja  (ba  «moitié» en néwari), marque la frontière entre les deux étapes de l'apprentissage. Un poulet est alors sacrifié pour l'occasion et le maître de musique en offre l’aile droite au meilleur de ses étudiants. Cette puja précède la phase des pratiques instrumentales proprement dites. Celle-ci, accomplie six semaines plus tard, inaugure une pratique acrobatique. Les novices s’entraînent alors à former des pyramides humaines au sommet desquelles l’un d’entre eux fait tournoyer autour de sa tête la base d’un long mât de bambou richement orné de queues de yacks. Le maniement de ce mât est associé au dieu Hanuman, le maître du tempo (tala), ici représenté à son sommet par une queue de yack blanche. Enfin une dernière cérémonie, intitulée piranegu, initie la première prestation publique des étudiants et conclut leur période d’instruction. Pendant l’apprentissage, les postulants et leur maître sont soumis à un certain nombre de règles strictes, comme par exemple de ne jamais croiser quelqu'un dans un escalier, ou plus précisément de n’avoir jamais quelqu'un au dessus de leur tête. Ils vivent plus ou moins reclus et aucune personne étrangère n'est autorisée leur parler. Ils ne sont pas autorisés à jouer ou même écouter d'autre musiques que celles qu'il pratiquent. Outrepasser ces règles mettraient en danger les participants qui, selon la tradition, risqueraient alors la folie. Véritable rite de passage, l’apprentissage musical chez les Néwars représente donc une étape cruciale dans la vie de l’individu, marquant ainsi la frontière entre l’enfance et la vie adulte.

Dans le cadre des apprentissages musicaux, Nasahdyoh forme avec Hanuman, le dieu-singe et Sarasvati, Déesse de la Connaissance et de la Parole, une triade indissociable. Chacune de ces divinités est dotée dans ce contexte d'une qualité sensible dont elle fait bénéficier les étudiants. Il est dit que Nasahdyoh octroie la mélodie, laya, Hanuman préside au tala  «la mesure», et Sarasvati, confère la faculté de «mémoire», permettant aux praticiens d'acquérir leurs compétences. Selon la Tradition, Nasahdyoh est présent dans tous les instruments, néanmoins celle-ci l'associe plus particulièrement aux membranophones et aérophones. Hanuman, en tant que régent du rythme, est quant à lui, représenté par les différentes classes d'idiophones (disques et cymbales). Quant à la déesse Sarasvati, elle est traditionnellement associée aux cordophones.

Danser les dieux

La danse semble avoir toujours tenu une place privilégiée dans l'expression de la vie religieuse des Néwars. Cet art sacerdotal n'était pas à son origine l'apanage de cette communauté, mais semble avoir été répandu parmi l'ensemble des bouddhistes de filiation Mahayana et Vajrayana dans tout le sous-continent indien. Aujourd'hui cependant, il ne semble plus pratiqué qu'au Népal. Bien plus qu'un art millénaire, les danses relèvent essentiellement d'un exercice spirituel (sadhana). Dans ce contexte, le terme sadhana, qui exprime l'idée d'une ascèse, incorpore diverses pratiques comme des techniques de visualisation, accompagnées de schémas corporels aux profondes significations symboliques. Ces postures identificatrices des déités représentées, sont destinées à rassembler les danseurs dans une méditation active. Elles sont accompagnées de textes chantés et de musiques instrumentales. La dimension initiatique des danses les ont laissées dans l'ombre pendant des siècles. Si les grandes danses masquées dyoh pyakham sont visibles par tous lors des grands rituels communautaires, les chacha pyakham n'ont été pratiquées pour la première fois en public qu'en 1957, à l'occasion d'une conférence internationale sur le Bouddhisme à Katmandou. Aujourd'hui, bien qu'elles forment l'un des joyaux de la culture néwar à travers quelques rares représentations publiques, leur compréhension profonde reste l'apanage d'initiés qui perpétuent la tradition au sein des maisons initiatiques (agam ché). Discipline intégrale, la pratique des chants et danses chacha rassemble les  initiés dans une concentration du corps, de la parole et de l’esprit. Soutenus par le tintement régulateur des cymbales tinchu ou « échauffés » par le grondement du tambour-sablier dab dab, ces chants et danses sont considérées par les Néwars comme des pratiques spirituelles  relevant d’une Connaissance révélée.

 

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